Magritte de la meilleure musique originale

Magritte de la meilleure musique originale

Meilleure musique 2017

Manuel Roland et Cyrille de Haes viennent de remporter le Magritte 2017 de la meilleure musique originale pour Parasol de Valéry Rosier.

Ils sont ainsi salués par l’ensemble de la profession (rappelons que les Magritte sont attribués par vote au sein de l’Académie Delvaux, qui regroupe les professionnels de l’industrie du cinéma en Belgique) pour une bande originale au caractère fort.  Dans une sorte d’électro-minimalisme, Manuel et Cyrille ont créé une partition forte, qui colore le second degré du film, apportant ainsi un éclairage puissant aux personnages de Valery Rosier.

Manuel Roland est actif au sein de General Score depuis sa création, à laquelle il apporte sa personnalité musicale, entre poésie surréaliste et mélancolie sublimée.

Manuel Roland inondé de la lumière des Magritte pendant un concert
Paul Englebert

Paul Englebert

L'auteur

Paul Englebert est le manager de General Score, en charge du développement stratégique de la société.

François de Roubaix, de Chapi-Chapo à Robbie Williams

François de Roubaix, de Chapi-Chapo à Robbie Williams

Un génie méconnu

Pick-up allumé, saphir déposé délicatement sur le sillon du vinyle, c’est l’heure d’exhumer le disque qui regroupe les compositions de François de Roubaix, génie hélas un peu méconnu du grand public. Il est pourtant apprécié par des adorateurs malheureusement plus élitistes.

Pendant que le saphir parcourt sensuellement les reliefs du sillon et que « la musique creuse le ciel », j’essaye de me rappeler la première fois où les notes de François de Roubaix se sont glissées dans mon oreille.

Si mes souvenirs sont bons, ça devait être en 2001 lors de la diffusion d’un film avec Alain Delon qui racontait l’histoire d’un tueur en série taciturne à la dégaine proche des héros des films de John Woo.  En effet, l’allure, la sobriété et l’économie du jeu de Delon n’étaient pas sans rappeler l’aspect monolithique de Chow Yun Fat dans « The Killer de John Woo.

La filiation était évidente, Melville aurait-il copié le génial réalisateur Hongkongais ?

La jeunesse excuse tout, même une méconnaissance cinématographique qui, à l’époque, était en effervescence allant de Tarkovski à Bergman en passant par Mocky et laissant derrière eux, pour un temps, des réalisateurs tels que Michael Bay, Stephen Norrington ou même Roland Emmerich…

« The Killer », hommage discret d’un metteur en scène à un autre, d’un continent à un autre, deux films incontournables.

La différence est que l’un des deux possède l’une des bandes-son les plus admirables du 7ème art, elle fut composée par François de Roubaix.

Une carrière très courte

La carrière des génies est souvent fulgurante et très courte.  A l’instar d’un James Dean dont l’œuvre cinématographique ne dépasse pas les 5 ans ou celle d’un Van Gogh qui ne trouve l’inspiration que sur une courte période de 4 ans, François de Roubaix, lui, ne composera que pendant à peine 10 ans et connaîtra une fin tragique, victime des profondeurs de l’océan.

Il était passionné de plongée sous-marine !

Son amour des grands fonds aura raison de lui un jour de novembre 1975, où il refusa de suivre le « fil d’Ariane » qui lui aurait permis de retrouver son chemin dans l’obscurité des profondeurs.

Le nom de « de Roubaix » ne parle peut-être pas à un grand nombre et pourtant les fans de Robbie Williams se souviendront forcément du thème de sa chanson « supreme », tiré de la bande originale du film de José Giovanni « Dernier domicile connu » ainsi que ceux de Lil’ Bow Wow et de son « that’s my name ».

A 0:44 le thème original :

Repris plus tard par Robbie Williams :

Un César tardif

Véritable autodidacte, loin d’un apprentissage académique de la musique, fan de Jazz, de Roubaix se forme sur le tas en composant des musiques publicitaires et des compositions pour courts-métrages.  L’un d’eux scellera sa rencontre avec Robert Enrico et le cinéma.  Onze films ensemble et un classique, la Bande originale du film « Le Vieux Fusil ».  Le film remportera le césar de la meilleure musique… décerné à titre posthume à François de Roubaix.

Capable de réaliser des B.O de films sérieux tel que R.A.S de Yves Boisset ou « la scoumoune » de José Giovanni, il réalise l’une des meilleures musiques de film pour Louis de Funès, le mémorable « L’homme Orchestre », oscillant entre musique pop et jazzy, qui fera dire à Louis de Funès qu’il est plus facile d’être élégant sur une bonne musique.  « L’homme-orchestre » aura vu naître l’amitié entre le compositeur et Olivier de Funès, qui était plus à l’aise en tant que batteur qu’acteur.

« Ma connivence avec François de Roubaix m’octroie une indépendance salutaire…  La ferveur de ce grand compositeur à s’intéresser à mes modestes talents de percussionniste me donne une confiance que le travail d’acteur me vole chaque jour. »

(DE FUNES, Olivier, DE FUNES, Patrick. Louis De Funès : Ne parlez pas trop de moi, les enfants ! Paris : Le Cherche-Midi, 2013)

Les deux hommes travailleront ensemble non seulement sur le film de Serge Korber mais aussi sur un autre film de Robert Enrico :  « Un peu, beaucoup, passionnément ».  Leur collaboration donnera lieu à une petite pépite où le fils de Louis de Funès se livre à une performance totalement déjantée :

 

De Roubaix, le libre-bidouilleur

De Roubaix naviguait avec maestria entre musique électronique et acoustique à une époque où les synthétiseurs n’étaient qu’à leurs balbutiements.  Multi-instrumentiste, découvreur d’instruments et véritable pionnier en matière d’arrangements, il restera un compositeur à part dans le paysage cinématographique français de l’époque.  En 1972, ce génie, en bon bidouilleur sonore qu’il était, transforme son appartement en studio d’enregistrement 8 pistes où il aura tout le temps d’expérimenter toutes sortes de trouvailles sonores.

La fascination qu’exerce encore de Roubaix sur les jeunes générations provient essentiellement du fait que son œuvre est restée intemporelle : Chapi Chapo, les Chevaliers du Ciel, Adieu l’ami, Jeff et j’en passe.

La musique au-delà des mots

Le saphir poursuit son chemin dans le sillon et ma pensée s’égare à chercher une musique d’un film récent qui éveille mon enthousiasme : la partition de Ryuichi Sakamoto pour le film « Snake Eyes » de Brian de Palma me semble une des rares compositions actuelles en phase avec la vision d’un réalisateur, désirant simplement sublimer les images et apporter une dimension supplémentaire au film.

Désormais les compositions des derniers monuments de la musique de films, tel que John Williams pour le dernier « Star Wars », ressemblent aux films qu’ils servent :  paresseux et sans ampleur.  Longtemps j’ai pensé que la faute incombait aux compositeurs eux-mêmes et puis une autre conclusion s’est imposée, plus aucune place pour une partition n’est de mise à l’heure actuelle.

A une époque où la vitesse supplante tout, où la succession des images est plus importante que le rythme d’une scène, comment pourrait-on encore produire une bande originale si plus aucune séquence n’a de raison d’être mise en valeur ?

Le cinéma parlant a peut-être lui aussi sa part de responsabilité dans la crise de la musique au cinéma.

Ne plus être capable de raconter des histoires sans avoir recours à la parole et pourtant, « La musique est au-delà des mots ».  Au commencement était le Verbe, et le verbe était Dieu, pourtant les dieux sont morts et leur cadavre persiste à polluer la planète.

Le saphir achève son parcours, « quelle musique, le silence ».

Stefan Thibeau

Stefan Thibeau

L'auteur

Stefan est acteur et réalisateur, amoureux lyrique de Jean-Luc Godard, en quête de forme et de vérité au cinéma. On l’a vu également collaborer avec Jan Bucquoy.

Forbidden Planet

Forbidden Planet

Forbidden Planet, soucoupes volantes et tonalités électroniques

Au début des années ‘50, la science-fiction fait son apparition au cinéma. D’abord reléguée au rang de série B, de distraction pour les teenagers, la Metro Goldwyn Mayer décide pourtant de donner une chance à ce genre naissant avec un film qui bénéficiera des moyens dignes d’une grande production contemporaine. Ce sera « Forbidden Planet » (Planète Interdite), un film sorti en 1956, surpassant tout ce qui avait été fait jusque-là. Cinemascope, Eastmancolor, rien ne sera épargné pour donner à cette production le lustre et l’éclat des grandes productions hollywoodiennes.

Forbidden Planet

Forbidden Planet

Loin des scénarios primitifs des premiers films de science-fiction, celui de « Planète Interdite » est habilement bâti sur des éléments de la pièce classique de William Shakespeare, « La Tempête », et pousse le luxe jusqu’à mettre en œuvre la théorie psychologique du subconscient collectif.

Les effets spéciaux ne seront pas en reste, ils seront d’ailleurs nominés aux Oscars 1956. Et à l’écran, outre le premier rôle d’un tout jeune Leslie Nielsen, le public retiendra surtout Robby le robot, dont la silhouette caricaturale du robot des années ’50 est depuis devenue intemporelle.

Pour les effets sonores

En phase de post-production, lorsque se pose la question de la musique du film, le producteur prévoit d’abord de la confier à un compositeur traditionnel. Mais fin 1955, il rencontre à New York, presque par hasard, les époux Barron, pionniers de la musique électronique, à qui il demande d’abord de travailler sur les effets sonores du film. Cependant, après avoir entendu leurs premières démos, et avoir eu l’impression qu’il avait été « transporté dans une autre dimension », il leur confie la responsabilité de toute la création sonore du film.

Louis et Bebe (de son vrai prénom Charlotte) Barron expérimentent depuis la fin des années ’40 la musique électroacoustique et les sonorités électroniques. Ce sont des précurseurs et des pionniers, à tel point qu’ils ne savent pas eux-mêmes quel nom donner à ce qu’ils font (on pourrait aujourd’hui parler de musique concrète). Ils sont tous deux musiciens, et Louis est un électronicien autodidacte.

Louis & Bebe Barron au Greenwich Village Studio

Louis & Bebe Barron au Greenwich Village Studio

Fortement influencé par un livre sur la cybernétique, qui faisait le parallèle entre le fonctionnement des circuits électroniques et des êtres vivants, Louis créée et construit lui-même des circuits électroniques chargés de produire des sons divers, basés sur le principe du « ring modulator ».

Chacun de ces circuits électroniques est d’ailleurs considéré (et observé) comme un être vivant, comme un organisme primitif. Il a un cycle de vie (de plusieurs minutes à plusieurs heures), pendant lequel le son qu’il produit va évoluer, atteindre un paroxysme, saturer et puis mourir, par destruction de ses composants. A l’aide d’un enregistreur à bandes (le tout premier importé aux USA), les époux Barron enregistrent ces sons pour ainsi se constituer une bibliothèque.

A partir de cette bibliothèque, ils passent ensuite au processus de création en faisant passer ces sons par des boucles d’amplification, de réverbération, en les ralentissant, en les accélérant ou en les faisant passer à l’envers. Ils enregistrent en direct leur création, avant de passer au montage, entièrement manuel. Il leur est souvent impossible de reproduire une création une fois qu’elle est terminée (ce sera d’ailleurs le cas pour la bande originale du film). En ce sens, leurs créations sonores sont de véritables représentations scéniques, non reproductibles.

L’unité du décor sonore

« Planète Interdite » est leur premier film commercial, leur première incursion en dehors des films expérimentaux. Ils créent un circuit (et donc un son, une voix) spécifique pour chaque personnage, chaque lieu, chaque atmosphère, et le travaillent ensuite selon leurs méthodes de création. Le montage est réalisé à l’aide d’un projecteur 16mm et de plusieurs enregistreurs à bande, synchronisés mécaniquement. Le tout est commandé manuellement, et va prendre énormément de temps.

Mais le résultat est impressionnant. Les sonorités sont sombres, incroyablement harmoniques malgré leur brutalité, leur pureté. Elles induisent chez le spectateur, lorsque le moment est venu, une terreur profonde, générée par des basses qui plongent vers des profondeurs insondables. A d’autres moments, les dissonances nous rappellent que nous sommes sur un monde inconnu, dans un univers que nous ne pouvons pas comprendre. Un monde de rêves, insolite, étrange et futuriste.

Anne Francis et Leslie Nielsen dans Forbidden Planet

Anne Francis et Leslie Nielsen dans Forbidden Planet

L’absence de frontière entre les effets sonores et la musique (puisque ce sont les mêmes sources) est aussi un point important de leur travail sur Forbidden Planet. Non seulement cela crée une unité dans le décor sonore, mais cela autorise aussi une continuité entre les deux, qui est parfois exploitée par les compositeurs. A certains moments, il est impossible de dire si on entend de la musique, des effets sonores ou les deux.

C’est une réussite. Lors de la projection test, les spectateurs, mis en condition par une diffusion stéréophonique (ce qui était plutôt rare à l’époque) applaudissent notamment à tout rompre lors de l’atterrissage du vaisseau spatial. Et lors de la sortie du film, les spectateurs seront stupéfaits, impressionnés et garderont longtemps le souvenir de cette bande sonore envoutante et mystérieuse.

Ce n’est pas de la musique

Ce n’est malheureusement pas le cas de tout le monde. Etant donné que les époux Barron ne sont pas membres de la Fédération Américaine des Musiciens, celle-ci insiste que leur œuvre sur Forbidden Planet ne soit pas créditée en tant que « musique » mais comme « tonalités électroniques ». En outre, ils ne pourront pas concourir aux Oscars, où une nomination aurait pourtant été quasi certaine. Enfin, MGM refusera également de produire un album de la bande originale du film.

Ils tenteront une action en justice afin d’obtenir du studio une juste reconnaissance  de leur travail, mais l’échec de celle-ci scellera le sort de leur carrière. « Planète Interdite » fut leur première et dernière œuvre commerciale.

Aujourd’hui, le rôle pionnier de cette composition électro-acoustique, de cette création en avance sur son temps, est reconnu de manière unanime, et pour la postérité. Il ne fait aucun doute que cela fut pris en compte lorsqu’en 2013, le film a été admis au Registre National de la Bibliothèque du Congrès américain, pour son « importance culturelle, historique et esthétique ».

Vincent Van Humbeeck

Vincent Van Humbeeck

Vincent Van Humbeeck

L'auteur

Fan des années 50 et de voitures américaines, Vincent est un passionné de cinéma et de musique, actuellement chef de projet auprès d’un grand constructeur automobile français.

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